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Villes

Adapter nos villes : végétaliser et rafraîchir

Face aux îlots de chaleur, végétalisation, désimperméabilisation, isolation et rafraîchissement doivent être pensés ensemble.

Londres sous un ciel nuageux : toits et tours du centre dans la brume

Une de nos difficultés, c’est que nos villes sont pour l’essentiel déjà bâties. Les aménagements que nous pourrons y faire devront s’adapter aux bâtiments existants car à peine 1 % de ceux-ci sont renouvelés chaque année.

Îlot de chaleur urbain : végétaliser et climatiser, deux outils complémentaires et tout autant nécessaires

S’adapter au dérèglement climatique, c’est garder nos villes habitables et les rendre résilientes. N’oublions pas qu’en Europe, elles abritent 75 % de la population !

On parle beaucoup, et à raison, de l’ICU (Îlot de Chaleur Urbain). En centre-ville dense, il fait de 8 °C à 10 °C de plus qu’à la campagne. En hiver, c’est plutôt agréable. Mais pendant une canicule c’est… horrible, épuisant et mortel !

L’asphalte, les murs et les toits accumulent la chaleur le jour et la restituent la nuit, empêchant les températures de redescendre. Le trafic routier avec moteur thermique contribue jusqu’à 20 % de l’ICU. L’isolation des bâtiments ne suffit plus, et, au bout de quelques jours, l’inertie non plus.

Soyons lucides, nos villes, construites sous un climat anciennement tempéré, n’ont pas été conçues pour vivre de si longues, si brutales et si fréquentes canicules. Nous devons les transformer profondément. Un exemple, pouvons-nous continuer à protéger les toits en zinc, une des caractéristiques patrimoniales de Paris, mais qui font littéralement cuire ceux et celles qui habitent dessous ?

L’ICU doit être traité par une stratégie d’ensemble : végétalisation et plantation d’arbres, désimperméabilisation, matériaux clairs (surtout sur les toits), réduction du trafic thermique, voiles d’ombrage repliables la nuit, fontaines dans les rues et mares dans les jardins. Toutes ces techniques relativement simples ne sont pas assez mises en pratique.

Avec cette transformation massive de nos villes, on resterait cependant loin de pouvoir compenser l’ICU (pour rappel entre 8 °C et 10 °C de plus à Paris).

Quand il fait 32 °C dans son appartement, que c’est un bâtiment haussmannien, et que dehors, à 2 h du matin, il fait encore 35°, quelle solution reste-t-il ?

Chers lecteurs et lectrices que le mot clim fait bondir, vous serez heureuses et heureux d’apprendre que, même si on équipait absolument tout Paris de climatisation, sans agir sur les autres causes de l’ICU, l’impact serait au maximum de 2 °C d’augmentation.

2° de plus dehors, certes, mais à l’abri à l’intérieur.

Ce qu’on pourrait gagner en désasphaltant, végétalisant et peignant en blanc, nous permettrait de compenser ces 2 °C de plus liés à l’utilisation de la climatisation.

Il nous faudra également aménager des « refuges », pas les simples jardins dont on a vu les limites, mais des lieux publics climatisés et accessibles à toutes et à tous gratuitement. En Espagne ce sont les services publics mais aussi les centres commerciaux qui jouent ce rôle. Et pour ne pas gaspiller l’énergie, la température n’y descend pas en dessous de 27 °C. Efficacité et sobriété.

En ville : isoler et climatiser, les deux jambes de l’adaptation

Bouilloire ou passoire thermique : faut-il choisir ?

Tout le monde connaît les « passoires thermiques ». Mais qui parle des « bouilloires thermiques » ?

Si, été comme hiver, l’intérieur d’un bâtiment produit de la chaleur (appareils électroménagers, ordinateurs et occupants humains - une personne dégage une chaleur correspondant à 100 W), les besoins thermiques ne sont pas les mêmes.

L’hiver, on cherche à maintenir la chaleur à l’intérieur alors qu’en été, l’enjeu est de l’évacuer. Paradoxe, en été, un logement retient d’autant mieux la chaleur à l’intérieur qu’il est bien isolé. Ce qui est un atout en hiver devient donc un problème en été.

Trop de bâtiments ont été conçus pour se protéger du froid, mais pas du chaud. La lutte contre les « passoires thermiques » doit donc être complétée par une stratégie contre les « bouilloires thermiques ». Architectes et promoteurs, normes et financements doivent mettre en place des protections solaires, de la ventilation, une inertie maîtrisée et, parce que ce sera souvent nécessaire, de la climatisation.

Cette climatisation ne doit pas être traitée comme un symbole idéologique, mais comme un outil à encadrer : utile dans certains bâtiments, prioritaire pour les publics fragiles, et d’autant plus pertinent lorsqu’elle s’inscrit dans une stratégie globale d’efficacité énergétique.

La bonne question n’est donc pas de l’autoriser ou de l’interdire par principe, mais de déterminer où, comment et avec quelles exigences elle doit être déployée.

Comment rafraîchir ?

Si nous savons concevoir de nouveaux bâtiments réellement bioclimatiques (gardant la fraîcheur en été et la chaleur en hiver), il nous faut aussi traiter l’essentiel du parc immobilier, c’est-à-dire tous les bâtiments déjà construits. Pour eux, le rafraîchissement est indispensable.

Certaines villes, comme Paris, se sont dotées d’un réseau de fraîcheur qui permet de faire baisser jusqu’à 8 °C la température intérieure par rapport à l’extérieur.

D’autres solutions de géothermie existent comme les puits provençaux ou canadiens, plus complexes à mettre en place en ville. Mais l’écoquartier Fréquel-Fontarabie dans le 20e arrondissement de Paris accueille un immeuble passif de l’architecte Pascal Gontier. Il associe une VMC double-flux à un puits canadien hydraulique. C’est donc possible !

La climatisation adiabatique, peu développée en France, est une autre solution.

Au vu de l’urgence de la situation, la climatisation permettra de sauver des vies et de nous donner le temps de mettre en place des stratégies de protection contre les canicules aussi efficaces que celles que nous avons contre le froid.

Des climatiseurs trop gourmands ?

Les climatiseurs sont bien moins émetteurs de GES grâce aux nouvelles normes européennes et à notre électricité décarbonée. De plus, ils consomment surtout en journée, lorsque la production d’électricité solaire est disponible. Nous sommes déjà entourés de climatiseurs : congélateurs, camions et entrepôts réfrigérés, voitures avec la clim !

Quels sont les ordres de grandeur de la consommation énergétique de la climatisation dans un logement ?

Un logement de taille moyenne (100 m²) classé D a besoin d’environ 3 kWh/jour pour climatiser les chambres la nuit. Si on veut climatiser tout l’appartement, il aura besoin de 15 kWh/jour.

Ces ordres de grandeur plaident pour une approche proportionnée : la climatisation n’est ni une solution universelle ni un scandale en soi ; elle devient pertinente lorsqu’elle est ciblée, efficace et intégrée à une politique plus large de sobriété, d’isolation et de production électrique décarbonée.

Surtout quand on prend conscience que cette chaleur rejetée n’est pas « fabriquée » par le climatiseur. Elle est simplement déplacée du dedans vers le dehors. Seul le moteur électrique de l’appareil crée un peu de chaleur.

La climatisation, un marché du futur ?

Avoir des bâtiments isolés est donc une première étape indispensable mais pas suffisante. Même l’ADEME, qu’on ne peut soupçonner de favoriser la clim, juge que 31 % des logements classés A sont « insuffisants » au regard du « confort » d’été.

Or un climatiseur, c’est littéralement une pompe à chaleur qui prend la chaleur dedans et la rejette dehors.

Les modèles les plus intéressants sont les PAC réversibles capables, en hiver, de récupérer des calories à l’extérieur pour réchauffer l’intérieur et, en été, de récupérer les calories de l’intérieur du bâtiment pour les rejeter à l’extérieur et le refroidir.

L’installation d’une PAC réversible permet de cumuler chauffage l’hiver et climatisation l’été. Et d’émettre beaucoup moins de CO₂ qu’avec un chauffage au gaz en hiver (3 tonnes de CO₂ en moins pour notre logement de 100 m²), même en climatisant en été…

La climatisation, ennemie de l’isolation ?

Certains s’indignent des 100 milliards dépensés (escroqueries comprises) depuis 20 ans pour isoler les bâtiments. Mais ils oublient que le dérèglement du climat pourrait impacter aussi nos hivers. Un exemple : si, avec le réchauffement de l’océan Atlantique, le Gulf Stream ralentit ou s’arrête, ce que de nombreux climatologues et océanographes étudient, nous aurons les mêmes hivers qu’à New York, blizzard et tempêtes de neige comprises. L’isolation sera alors bien utile.

La nécessité de la prise en compte des fortes chaleurs reste encore trop récente dans l’opinion publique mais aussi dans l’architecture et l’urbanisme. Sous nos latitudes, si nous savons lutter contre le froid, la lutte contre le chaud bouleverse nos habitudes et nos usages.

Pour se chauffer, nous avons le choix entre l’électricité, le bois, le gaz, le fioul ou les PAC. Mais, pour refroidir, le choix est plus restreint. Il faut de l’électricité pour faire fonctionner climatiseurs et congélateurs. Or, pour réduire nos émissions de GES, nous avons comme objectif de limiter et même de supprimer les énergies fossiles. L’électricité, fortement décarbonée en France grâce au nucléaire, est donc une solution d’avenir.

Mais, est-ce parce que cela supposait d’augmenter nos consommations électriques que l’ADEME a, par exemple, systématiquement occulté la lutte contre les impacts des canicules dans les logements ? Que trop d’écoquartiers ont des objectifs de sobriété pour le chauffage mais n’abordent pas la question du « confort » d’été ? Que dans les DPE, si justement contestés, on ne mesure pas l’impact climatique de l’électricité à sa juste valeur ?

On doit s’interroger sur qui a, systématiquement, écarté l’électricité ? Alors qu’en France elle est largement décarbonée. Est-ce le dogme anti-nucléaire ? La croyance que les énergies renouvelables pourtant intermittentes suffiraient ? En période de canicule et de hautes pressions, il y a parfois jusqu’à 80 % des éoliennes qui sont à l’arrêt. L’Allemagne, qui rallume ses centrales à charbon, nous prouve qu’un des meilleurs moyens pour atténuer nos émissions, c’est l’électrification. Pour la France et pour l’UE, l’énergie nucléaire est un sérieux atout.

Reconnaître les limites des politiques publiques d’adaptation passées, c’est la condition pour corriger les normes, les financements et les priorités avant que les épisodes extrêmes ne deviennent ingérables et que le nombre de morts explose.

L’adaptation des villes, leur habitabilité, ne s’arrête pas à la lutte contre la chaleur.

Et, c’est là qu’on retrouve les arbres et la végétalisation. Plus de végétation en ville, c’est plus d’une biodiversité singulière mais nécessaire : abeilles et autres insectes pollinisateurs, papillons, oiseaux, lézards, écureuils, mousses et lichens.

Arbres, végétation et désimperméabilisation aident à gérer les précipitations en absorbant la pluie, réduisant ainsi les saturations des réseaux de traitement des eaux usées de voirie.

L’artificialisation des sols a un énorme impact sur la gestion des eaux lors de fortes précipitations. On constate de plus en plus souvent que des torrents envahissent les rues, noient les parkings et les souterrains, comme ceux du métro, et détruisent ponts et bâtiments.

C’est ainsi, tout l’urbanisme des bords de rivière qu’il nous faut adapter. À l’image de ce qui a été fait, avec succès, sur une partie du cours de la Bièvre dans l’Essonne.

Mais, que seraient nos villes sans arbres ? Pour conclure cet article, nous devons parler arbres.

En épurant l’atmosphère, les arbres sont des outils au service de la qualité de l’air. Non seulement ils émettent de l’oxygène mais ils séquestrent carbone et polluants urbains tels que les métaux lourds (plomb, manganèse), suies industrielles, oxydes d’azote et de soufre, l’ozone… Ils contribuent à réduire les concentrations en particules fines de 20 % à 50 % et facilitent même la convalescence des malades, jouant ainsi un rôle essentiel de santé publique et environnementale urbaine.

Le rôle des arbres croît en importance avec leur âge, transformant les vieux arbres en véritables oasis de biodiversité.

Et, enfin, ce sont des éléments irremplaçables de notre patrimoine et du paysage. Les vastes alignements d’arbres, les arbres remarquables, ceux des jardins, des parcs ou les squares, les places ombragées autour de leur fontaine, tout cela est constitutif de nos paysages et de ce qui fait l’identité de nos villes et nos villages et la beauté de notre pays.

Alors, pour adapter nos villes, nous continuons à planter des arbres !

Grand arbre au feuillage dense dans un square, pelouse et bancs au premier plan

Paru dans le N°01 — Novembre 2026