La réduction des émissions de gaz à effet de serre (l’atténuation) est indispensable : atteindre la neutralité carbone mondiale conditionne le retour progressif du climat vers son équilibre. Mais, soyons lucides, la France, responsable d’environ 2,25 % des émissions mondiales (empreinte carbone comprise) et l’UE, qui en rejette environ 16,5 %, ne résoudront pas ce problème planétaire seules. Les actions des autres grands émetteurs feront la différence.
La grande inertie du système climatique signifie que les conséquences du réchauffement global sont là pour des siècles. Notre responsabilité dans la diminution globale des émissions est donc modérée. Alors que l’adaptation de nos territoires, elle, est sous notre pleine et entière responsabilité.
L’enjeu est fondamental. Il s’agit de maintenir l’habitabilité de nos villes et de nos régions. La priorité est donc de mettre en œuvre une politique globale, volontaire et ambitieuse d’adaptation, en passant d’une adaptation marginale au coup par coup à une adaptation systémique.
L’adaptation, comme l’atténuation, nécessite de profondes transformations de nos modes de vie, de notre économie et de l’organisation de nos territoires. Elles nécessitent d’importants investissements. Mais ils seront, comme nous l’avons déjà mesuré avec les inondations de l’hiver 2025-2026 ou les feux de cet été, moins coûteux que les réparations et les reconstructions (quand elles sont possibles…).
La gravité du défi exige d’utiliser tous les outils à notre disposition, sans opposer solutions technologiques et solutions naturelles.
Pour mettre en place des stratégies efficaces, nous devons d’abord identifier les risques
Les conséquences « géophysiques » du réchauffement global sont celles qui opèrent dans les champs géographiques, géologiques, environnementaux et biologiques.
Les événements climatiques, jusqu’ici jugés exceptionnels, vont devenir plus fréquents, plus violents, plus localisés et leurs conséquences seront à la fois plus nombreuses, plus étendues, avec un retour à la normale plus coûteux.
Tempêtes et orages entraînent le recul du trait de côte, font remonter la salinité dans les deltas côtiers (notamment en Camargue), détruisent ou fragilisent bâtiments et infrastructures (notamment les lignes électriques et la fibre), routes et ponts, mais aussi réseaux d’assainissement et d’approvisionnement en eau potable.
Les inondations ont des conséquences semblables auxquelles s’ajoutent des pollutions et la destruction de milieux naturels et de la biodiversité qui y était associée.
Ce changement de pluviométrie et la fonte du permafrost (véritable ciment des montagnes) comme celle des glaciers fragilisent les montagnes où les glissements de terrain sont plus fréquents et plus importants.
Les impacts des sécheresses sont tout aussi conséquents sur les cultures, les forêts, les milieux naturels et la biodiversité.
Les feux de forêts, mais aussi de cultures, concernent maintenant quasiment tout le territoire national.
La baisse de l’étiage des cours d’eau et l’épuisement des nappes phréatiques entraînent des tensions sur nos ressources en eau potable, alors même que les besoins augmentent. Les rivières intermittentes sont de plus en plus nombreuses. La qualité des eaux de surface (algues, cyanobactéries, pollutions plus concentrées) diminue.
Ces successions de trop peu d’eau et de trop d’eau fragilisent et parfois détruisent les maisons construites sur des terrains argileux.
Le décalage des saisons, l’avancée des floraisons de printemps et les gels tardifs sont responsables de pertes de récolte notamment pour les vignes et les vergers.
L’augmentation des températures, en dégradant les milieux naturels, entraîne des pertes de biodiversité encore aggravées par l’arrivée d’espèces invasives.
Des espèces végétales et animales disparaissent de nos territoires : plus de papillon Écaille Chinée, ni d’outarde canepetière, ni de crapaud sonneur.
Associant leurs dommages à ceux du dérèglement climatique, certaines pratiques humaines et modes de cultures intensifs conjuguant emplois irraisonnés de produits biocides et d’engrais, supprimant haies et milieux humides (90 % en moins depuis le XIXe siècle), épuisant le sol et sa faune, détruisent les milieux naturels.
De plus, la destruction ou la fragmentation des habitats et l’artificialisation des sols et des cours d’eau détruisent les habitats et interdisent les échanges génétiques nécessaires à la bonne santé de la flore et de la faune. Si on ajoute à cela certaines pratiques de chasse (tuer des espèces déjà en danger), l’éclairage nocturne (source de gaspillage énergétique), les immeubles à façade en verre (véritables pièges pour les oiseaux), on comprend d’où vient le déclin de la biodiversité.
Tout cela est majoré par la prolifération d’espèces invasives et celle des chats, prédateurs responsables de la mort de millions d’oiseaux, de reptiles, d’amphibiens chaque année en France et en Europe.
Or, pas d’espèce humaine sans biodiversité !
Les conséquences sociales sont celles qui affectent notre économie, nos modes de vie, l’organisation de nos territoires, la santé publique, etc. Mais ce sont aussi celles qui nous permettront de nous adapter, dans les limites du possible, à cette instabilité grandissante.
Le dérèglement climatique et l’accroissement des températures augmentent l’aire de présence des moustiques tigre et donc de nouvelles maladies en métropole. Il permet à certaines pathologies (par exemple la maladie de Lyme) de se développer. Les canicules affectent à la fois la santé humaine et celle des milieux. Le concept de One Health témoigne bien de cette interdépendance entre santé humaine et santé des écosystèmes.
Nos ressources naturelles sont, elles aussi, concernées car les conséquences du changement climatique soit les réduisent, soit augmentent la nécessité d’y faire appel. La question du Lithium, nécessaire à l’électrification en est un exemple.
L’utilisation des énergies fossiles non seulement produit les GES responsables du dérèglement du climat mais elle détruit notre souveraineté et creuse dette et déficit commercial.
Les périodes de canicule ont aussi pour conséquences la mise à l’arrêt ou au ralenti de l’économie, notamment des industries ayant besoin d’eau (centrales nucléaires par exemple), la réorganisation de notre système de santé, les hôpitaux devant faire face à des « épidémies » de coup de chaleur trop souvent mortels, les activités en extérieur, dans des secteurs comme le BTP, sont ralenties, les petits commerces, notamment les bars restaurants et certaines activités touristiques, voient leur chiffre d’affaires s’effondrer. Les sécheresses diminuent drastiquement les rendements des cultures et fragilisent l’économie des zones rurales.
Le dérèglement climatique et l’IA provoquent des bouleversements sociaux et sociétaux que nous commençons à mesurer. Certains métiers vont évoluer, d’autres disparaître et d’autres apparaître.
Les migrations climatiques vont se multiplier et nous devons accueillir dignement ces migrants d’un nouveau genre tout en travaillant avec les pays d’origine pour les rendre plus résilients.
Fragilisée par le covid et les confinements, la santé mentale d’une part importante de la population, en particulier les plus jeunes, est maintenant fortement impactée par les conséquences du dérèglement climatique.
Véritable injustice sociale, les plus fragiles d’entre nous, d’un point de vue économique, sanitaire et social sont particulièrement impactés, alors même que ce sont souvent celles et ceux qui contribuent le moins à l’augmentation de nos émissions de gaz à effet de serre : ils et elles consomment moins, voyagent moins, ont de plus petits logements… En conséquence, cela nous oblige à ajuster le poids de la nécessaire adaptation de la France et à les accompagner.
Ce constat est effarant et effrayant !
Mais, les périodes de mutation peuvent devenir sources d’opportunité et de progrès
Réussir à nous adapter aux conséquences du réchauffement global tout en réduisant nos émissions de GES conditionne notre avenir en tant que nation démocratique.
Adapter notre agriculture, nos bâtiments, nos outils de santé publique, nos villes, nos sources d’énergie et notre industrie, sauvegarder la biodiversité, réduire les pollutions, notamment plastiques, préserver nos ressources, en particulier, en eau, en air et en espace, sont les composantes d’une même stratégie nationale de résilience.
L’accompagnement des salariés en adaptant les protections sociales face à des carrières plus morcelées et en développant une prospective des mutations du travail liées au bouleversement climatique est indispensable. Comme l’est la mise en œuvre de formations initiales et continues dans des domaines tels que l’agriculture (plus locale, nouvelles cultures, plus de main d’œuvre), les métiers du tri, de la réparation et du réemploi, les énergies notamment nucléaire, l’électrification, l’isolation, le chauffage et la climatisation, la consolidation du bâti et des infrastructures et, bien sûr, le numérique et l’IA.
Le contexte international est plus instable. De grandes puissances se comportent comme des « empires » uniquement préoccupés par leur mainmise sur le monde et ses ressources. Et de l’autre côté de l’échiquier politique, certains mouvements écologistes refusent de financer cette transition vers la résilience sous prétexte que cela empêcherait de financer la baisse de nos émissions. D’autres ne visent que la décroissance, devenue quasiment une nouvelle religion, pensant que c’est en s’appauvrissant qu’on trouvera des solutions. Et enfin des politiques, heureux de trouver des interlocuteurs organisés, s’appuient sans distance sur les ONG. Ils oublient qu’à la différence de leur propre engagement qui doit refléter l’intérêt général, les ONG ont pour but ce qui est inscrit dans leurs statuts. Et, ce n’est pas toujours compatible avec le bien commun.
L’Union européenne et la France doivent donc maintenir une stratégie d’adaptation ferme, lisible et durable.
L’adaptation n’est pas une dépense défensive : c’est un investissement de souveraineté, de continuité économique et de cohésion sociale. C’est la preuve que l’on peut avancer en conservant les valeurs d’humanisme et de droit qui font l’attractivité de l’Europe.
Ainsi le débat public doit sortir de l’opposition artificielle entre isolation et climatisation, entre adaptation et atténuation ou entre irrigation et agriculture.
Nous devons réfléchir aux impacts de nos solutions et arbitrer à partir des risques sanitaires, des coûts, des émissions de GES, de la résilience du réseau électrique et de la protection de toutes et tous, et, en particulier, des plus vulnérables, plutôt qu’à partir de réflexes partisans.
Adaptation et atténuation sont complémentaires. Si on ne s’adapte pas du mieux possible aux conséquences du dérèglement climatique, comment imaginer pouvoir poursuivre cet effort indispensable de baisse de nos émissions de GES ? Nous avons besoin des deux !
Nous devons sortir du fantasme qu’une unique solution résoudrait tout alors que le défi de l’adaptation est un des plus complexes que nous ayons à relever. C’est la diversité des solutions qui nous aidera vraiment. Ainsi, la géothermie à basse ou haute énergie comme la climatisation adiabatique sont aussi sources de solutions.
Les candidats à l’élection présidentielle puis aux législatives, ainsi que leurs soutiens, portent donc une responsabilité historique. Les décisions à venir devront s’appuyer sur la science, l’intérêt général et la continuité de l’action publique, plutôt que sur des clivages de court terme.
De par son ampleur, le défi de l’adaptation aux conséquences du dérèglement climatique est encore mal identifié. Ce que l’on sait déjà, c’est qu’il va impliquer une refonte complète de l’aménagement de nos territoires, de nos villes et des changements majeurs de nos modes de vie.
C’est un enjeu civilisationnel.
Soyons donc pragmatiques, inventifs, innovants, lucides. Acceptons la complexité du réel et utilisons toutes les solutions qui existent, sans tabous.
10 recommandations opérationnelles
- Faire de l’adaptation climatique un axe de souveraineté industrielle, énergétique et démocratique.
- Lancer un plan national d’adaptation agricole associant eau, sols, cultures, biodiversité et sécurisation économique des exploitations.
- Développer tout ce qui protège et organise nos ressources en eau : réutilisation des eaux usées, retenues d’eau, irrigation au goutte à goutte, protection des cours d’eau et de la ripisylve, etc.
- Intégrer le confort d’été dans toutes les politiques de rénovation, avec des critères explicites contre les « bouilloires thermiques ».
- Poursuivre le développement de l’énergie nucléaire.
- Prioriser la climatisation des hôpitaux, EHPAD, crèches, écoles, logements accueillant des personnes vulnérables et lieux refuge de fraîcheur.
- Déployer la climatisation et les pompes à chaleur réversibles mais aussi les autres sources de fraîcheur (climatisation adiabatique, géothermie…)
- Réduire les îlots de chaleur urbains par la végétalisation, l’ombrage, la désimperméabilisation, les matériaux clairs, la réduction du trafic à moteur thermique…
- Activer des Projets de Résilience Territoriale (PRT) articulés par les préfectures (département et région), s’appuyant sur les initiatives locales, associant collectivités territoriales, citoyennes et citoyens, acteurs économiques et associatifs. Ces PRT pourront être mis en place sur le modèle des Projets Alimentaires Territoriaux (PAT)
- Création d’un Fonds National Résilience destiné à multiplier et étendre nos moyens de lutte contre les inondations, feux de forêts, retrait-gonflement des argiles, sécheresses, glissements massifs de terrain, pertes de récoltes, …
L’auteure
Florence de Massol
Adjointe au maire de Thiézac, conseillère communautaire du Carladès Cantal
Membre de Convergences travaillistes | La Revue travailliste
